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vendredi, janvier 04, 2008

La mixtape de la nouvelle année

1. Rael - Ce sera beau, ce sera la Terre
2. Professor Genius - Mystery Driver
3. San Serac - Tyrant (Polygamy Boys Remix)
4. Hiem - Clubscene Popscene (A Just Us Diskopop version)
5. Shit Robot - Lonely Planet
6. Rainer Weichhold - Very Nice (Michoacan Remix)
7. Karmina - Wonder 21 (Mathew Jonson's 21 roses mix)
8. Jerry Goldsmith - Quiet Evening
9. Wendy Carlos - Orfeo Suite (Monteverdi)
10. Future Loop Foundation - The Sea And The Sky (Padded Cell Remix)
11. Dominique Leone - Clairevoyage (A Medley Performed By The 16th Rebels Of Mung)

link

Et bonne année bien sûr!

vendredi, novembre 30, 2007

Too Beautiful

La mixtape de novembre:

1/ Bobby Darin - Not For Me
2/Rodion - Electric Soca (Cosmo Vitelli remix)
3/Christian Prommer's Drumlesson - Rex Drums
4/ Alan 1 - Apollosamba
5/ The Immortals - The Ultimate Warlord
6/ Eedio - Eno
7/ L.A. Priest- Engine
8/ Mu-ziq - Droops
9 The Small Faces - Itchycoo Park
10/ Michoacan - Lovers In The Air
11/ John Foxx - Burning Car
12/Fairmont - Flight Of The Albatross
13/Maximilian Skiba - Bye Bye C64

clique pour télécharger

Avec une petite vidéo:

samedi, août 25, 2007

Notes estivales

Calabi-Yau!

Bonjour à tous
Après un mois sans communication téléphonique, sans internet, à bouffer des barbecues approximatifs étrangement préparés par mon père, à lire le télétexte la nuit en sirotant une bière, à bouquiner des choses mystérieuses sorties de cartons inconnus, à écouter les 700 et quelques mp3 jamais lus dans mon ordi, à revivre le parcours poignant des Beatles en intégralité, à chercher le meilleur porte-clés possible dans la maison, je suis parvenu aux conclusions suivantes:
  • L'autobiographie de Frank Zappa est très recommandable. Il y expose des vues pleines de bon sens, telle sa déposition lue devant une commission de sénateurs américains pour statuer sur l'étiquettage des disques à caractères licencieux, dans laquelle il explique qu'une loi anti-masturbation coûterait très cher et risquerait de remplir les prisons trop vite. Il explique aussi dans ce livre avoir baptisé un de ses enfants du surnom donné à un des orteils de sa femme. Et pour tous ceux qui se demandent pourquoi Captain Beefheart s'appelait ainsi, la réponse est dans ce livre, de la bouche même de Zappa. à lire.
  • écouter trois albums d'Animal Collective à la suite donne la migraine.
  • Le deuxième album de l'année sorti par Matthew Dear est très bon pour écouter à fond chez soi. d'une traite.
  • L'article de Philippe Coulangeon sur la stratification sociale des goûts musicaux, trouvé par hasard sur le net, est aussi illisible dans ses outils statistiques que clair dans ses rappels théoriques. Plus de détails après.
  • La nouvelle version d'Intervilles n'est pas très bien. Coup de chapeau à Monsieur Lepers malgré tout. Quel talent! Je pense par ailleurs que Marseille a ourdi un complot assez vilain pour disqualifier les candidats de Nîmes au mur des champions.
  • L'album de Black Strobe est définitivement bizarre.
  • Phantom part II de Justice est aussi sympa que la part I était irritante.
  • Quand Uffie se met à chanter j'ai envie de me crever les tympans avec un tournevis rouillé.
  • L'album de Pantha du Prince est un puissant narcotique.
  • Je n'ai pas la moindre idée de la façon dont If you leave me now de Chicago s'est retrouvé dans mon disque dur.
  • Bon film: A Boy And His Dog. Ne pas louper les dernières minutes.
  • Les petits mixs d'Optimo à choper sur leur site web sont vraiment chouettes.
  • Regarder le foot en crypté sur canal plus, c'est pas si mal, au fond.
  • Trouver du Dr Pepper au supermarché peut être le point culminant d'une semaine de vacances.
  • Le remix de Shackleton par Villalobos est très chouette.
  • D'après Pierre Bourdieu, la banane est aux fruits ce que le haricot blanc est aux légumes. Dans la même page (La distinction p. 20), il offre également les bases d'une sociologie des céréales. Avis aux chercheurs oisifs.
  • I'm A Cliché est un très bon label, malgré son nom et la présence d'un disque de Tacteel dans son catalogue.
  • France 3 aquitaine n'a pas parlé de la mort de Tony Wilson... Je l'apprends avec deux semaines de retard. J'étais allé le voir en conférence à Lyon, il y a trois ans. Il avait été vraiment passionnant...
  • j'ai décidé de changer de police pour les articles. On se lasse de tout à force.
Un peu de lecture:

Pour ce qui est de l'article (à télécharger en pdf) évoqué plus haut, "la stratification sociale des goûts musicaux", de Philippe Coulangeon, revue française de sociologie, 2003, qui se veut une spécification de la thèse développée dans les premiers chapitrees de
la distinction de Pierre Bourdieu, je retiens sept points pour l'avenir:

1. les goûts musicaux sont une caractéristique particulièrement classante (en tant que culture non scolaire) socialement. cf.
La Distinction
2. Peterson et Simkus, 1992, avancent l'idée selon laquelle l'éclectisme caractérise les goûts musicaux des classes dominantes ; c'est du moins la dynamique actuelle. L'attirance exclusive pour les arts savants renvoie à une forme de snobisme. (≠
La Distinction, Bourdieu y soutient que les formes de cultures les plus légitimes sont les plus classantes).
3. Dictinction entre produits consommés et manières de consommer, ainsi, le goût des classes dominantes pour les arts populaires relèvent d'un « privilège de symétrie dont disposent les dominants », en d'autres termes, un « droit de cuissage symbolique » (Grignon et Passeron, 1989).
4. Distinction entre les définitions génériques s'appuyant sur des critères esthétiques et celles qui prennent en compte des critères fonctionnels
5. L'importance de l'éclectisme n'est flagrante que si on la complète par une combinatoire des genres musicaux écoutés. L'éclectisme total n'existe pas de manière significative. (cf
La Distinction, dont l'étude statistique sur les goûts musicaux permet de voir qu'à l'intérieur de chaque genre musical se rejoue la hiérarchie de la légitimité).
6. Peterson et Simkus: trois phases dans l'anoblissement d'un genre, la
folk phase, phase d'identification communautaire, la pop phase, phase d'industrialisation massive de la production, et la fine arts phase, phase d'adoubement élitaire
7. l'éclectisme est, selon l'analyse statistique de Coulangeon, propre à un certain niveau économique. Cette contrainte économique, cela étant, ne s'exerce pas avec la même force selon le genre musical concerné.

En conclusion, il semble que la spécification apportée par l'article est une justification, par des statistiques relativement récentes, portant sur des auditeurs français, de la thèse de Peterson et Simkus, qui corrige la thèse de Bourdieu en minimisant l'importance de la légitimité des produits culturels dans la constitution des goûts. Selon Bourdieu, une production populaire ne peut être valorisée aux yeux d'une personne éduquée que si, dans son propre domaine (par exemple la musique électronique), elle a reçu une certaine forme de légitimation (par exemple, la musique d'Aphex Twin depuis qu'il a été invité par Stockhausen à jouer dans son festival). Coulangeon démontre que l'éclectisme des classes dominantes n'implique pas nécessairement cette validation annonciatrice de reconnaissance institutionnelle ; cela étant, cet éclectisme reste un privilège de classe. (nota bene: je ne vois pas trop en fait en quoi cela diffère de la thèse de Bourdieu, ça me semble être en fait exactement ce qu'il dit).
Pour ce qui est de la musique électronique, je pense que les points évoqués peuvent être facilement vérifiés:
1. la prédilection des journaux musicaux, de The Wire à Trax en passant par les Inrocks ou Pitchfork Media, pour les portraits en blind test ou en inventaires discographiques confirme l'hypothèse première.
2. Le contenu de ces portraits valide la seconde hypothèse (cf. portrait de James Murphy). Un blog tel que celui des Dirty Soundsystems, collaborateurs de Colette, prouve également le prestige de l'éclectisme.
3. Je me souviens d'une exposition Ninja Tune au Palais de Tokyo, preuve de l'attirance des lieux institutionnels huppés pour les musiques urbaines populaires. Ce n'est qu'un exemple parmi tant d'autres du « privilège de symétrie » des classes dominantes. Je suis sûr que vous avez vos propres exemples.
4. Le discours critiques sur la musique électronique mêle en effet des catégories classant la musique selon des caractéristiques esthétiques (house, techno, electro, etc) et des catégories classant selon la fonctionnalité, le mode de consommation (intelligent techno, IDM, dance, etc).
5. L'institution (revue, salle, label, etc) la plus éclectique n'est jamais complètement éclectique: un label aux activités et aux musiques aussi variées que Jarring Effects ne proposera pas de house filtrée façon French Touch, irréconciable avec ses prétentions politiques. De même, le Paris Paris ne propose pas de créneaux aux formes de musiques promues par Jarring Effects, même si des recoupements partiels sont possibles.
6. L'histoire de la techno valide cette affirmation numéro 6. La fac de musicologie de Rennes propose même un cours sur la techno.
7. Il est évident que l'éclectisme coûte des sous ; pas tant pour se procurer la musique, grâce aux téléchargements, que pour acquérir un tant soi peu de discours sur les musiques écoutées, sans quoi l'éclectisme serait purement arbitraire. Il faut donc, au minimum, acheter des revues, aller à des concerts, où on est susceptible de discuter avec des spécialistes, et se procurer quand même quelques disques, pour concrétiser son attachement aux genres pratiqués et avoir quelques gages de bonne foi mélomane.

J'en profite pour rajouter cet article de Laurent Tessier, daté de 2003. Il ne s'appuie malheureusement pas sur des éléments statistiques ni sur une enquête très méthodique, mais offre quelques pistes intéressantes sur le versant politique des cultures techno, en prenant pour objet les free parties. On peut déplorer quelques facilités, le rappel historique clairement orienté à la faveur de la thèse soutenue, par exemple (et pourtant l'auteur rappelle la difficulté réelle de tracer une histoire de la techno), ou le parallèle douteux entre les politiques publiques de gestion de la toxicomanie et la legislation sur les fêtes techno.
Ce qui me paraît surtout intéressant, c'est la volonté, que l'on peut relever dans de nombreux essais de théorisation des phénomènes techno, de vouloir poser la question de la dimension collective. Comme toute scène musicale, la musique électronique s'appuie sur un réseau de structures sociales spécifiques: labels, associations, salles de spectacles, boîtes, forums internet, presse spécialisée, etc. Laurent Tessier réfute la lecture communautariste du mouvement techno proposée par Michel Maffesoli (la fête techno comme retour de l'imaginaire orgiaque hippie), mais ne manque pas lui même de passer de la consommation musicale à la revendication d'un mode de vie collectif, fût-il l'opposé de celui décrit par Maffesoli. Pourtant, il ne me semble pas évident de vouloir voir de la communauté, qui plus est homogène dans toutes ces structures. Au fond, s'il y a un modèle social techno, à quoi ressemble-t-il? Dur à dire. C'est là que l'article de Tessier me paraît plus convaincant: il repère bien le caractère ad hoc du contenu idéologique des free parties, assemblage plus ou moins original de contre-culture punk et de collectivisme alter-mondialiste. Il relève, par exemple, que le collectif Technopol est né d'un besoin des organisateurs de lutter contre l'association des patrons de boîtes de nuit lyonnaises, leur rival auprès de la préfecture, et non pas d'une volonté de fédération communautaire. Chercher à lire un modèle politique dedans reviendrait à occulter l'implication très sporadique des différentes acteurs dans ce milieu (seule une fraction infime des teufeurs en font leur vie) et sur la dimension proprement élitaire de ce milieu, qui s'affiche comme réseau d'initiés.
Quoi qu'il en soit, ça mérite d'être lu et ça fait réfléchir aux connexions entre une scène musicale donnée et son contexte social d'écoute. Par exemple, qu'est-ce qu'un label? Voilà une sacrée question.

En vrac:
  • Au détour d'une rediffusion nocturne de Capital, j'ai appris que David Guetta facture ses prestations de Dj jusqu'à 25000€, que Bob Sinclar lui fait une ristourne quand il se produit dans les soirées Guetta, soit seulement 15000€ (même si dans le reportage, à la question « jouez-vous gratuitement pour votre ami David? », il répond « Bien sûr. ». C'est Guetta lui-même qui rectifie ce détail financier devant la caméra.), qu'une soirée Guetta à Ibiza coûte 35000€ à organiser et qu'elle rapporte un peu moins d'un tiers du cachet de David en bénéfice. Apparemment les bénéfices sont plus symboliques que financiers, une bonne soirée à Ibiza permet de faire fructifier par la suite les autres produits Guetta: prestations dj, parfums, disques, restaurants. On y a vu aussi David nous présenter son set-up de producteur, et soutenir qu'avec 5000€ de budget on est équipé à vie (il dispose visiblement d'une platine cd, d'un portable mac et d'un controller midi), ce qui ne manque pas de sel de la part d'un type qui devant les mêmes caméras de M6 il y a quelques années ne faisait pas mystère du fait qu'il ne produit pas lui-même sa musique (on le voyait donner ses consignes à Joachim Garraud et expliquer qu'il ne lui paraissait pas utile de faire lui-même ce que Garraud pouvait faire mieux et plus vite). Il nous a expliqué comment il en est venu à sortir son remix de Bowie (qui aurait « adoré » son remix), en expliquant que ce single était co-produit par lui et le management Bowie. D'après le journaliste, il perçoit 5% des royalties du morceau. Je ne sais pas si vous avez regardé, en tout cas, c'était rigolo, il force la sympathie le bougre, il faut bien l'avouer.
  • Un jour, j'ai vu un reportage sur Justice dans le journal de 20h de TF1. On les présentait comme le nouveau phénomène de la musique électronique (et la présentatrice, Lapix, s'est empressé d'ajouter, « une fois de plus, ce sont des français »). On les a vus toucher leurs ordis en public et parler autour d'un petit verre backstage, ils expliquaient que leur succès était dû au fait que, n'ayant pas de background electro, ils n'avaient pas à assummer l'héritage militant de ces genres. C'était étonnant comme réponse, la question devait être bizarrement tournée. Le journaliste en voix off soulignait aussi que le symbole de la croix contribuait au succès; le reportage concluait ainsi sur les visuels du groupe, un des deux gars disant qu'ils collaboraient étroitement avec un graphiste (leur profession initiale) pour définir « l'identité picturale » du groupe.

Et enfin, j'ai bricolé un deuxième mix, en assemblant une douzaine de morceaux dans Ableton Live. C'est un peu comme un film pour les oreilles, un film qui retranscrit avec brio l'intensité de ce moment délicat qu'est l'épreuve du feu de camp.



1. Ennio Morricone - Victima Pascbali Laudes
2. Cosmo Vitelli - Delayer (Quiet Village Remix)
3. Force Of Nature - Liberate
4. Jan Hammer - Crockett Theme
5. Antenna - Camino Del Sol (Todd Terje Remix)
6. Tricky Disco - Tricky Disco (Plone Remix)
7. Lucien N. Luciano - Una Cancion
8. Naughty - World Of A Woman
9. Random Factor - Convergence
10. Stereo Total - Das Erste Mal (Justus Kohncke Remix)
11. Afx - Analogue Bubblebath 4 (Track 2)
12. Baby Oliver - Hypocondriac
13. Chicago - If You Leave Now

c'est là: clic

bye

mardi, juillet 10, 2007

Compagnon estival

Bonjour à tous, pour meubler les longues heures de train, sur la route des vacances, ou juste pour tuer le temps dans les transports en commun, j'ai fait sur mon ordi une petite tape, une heure de musique majoritairement électronique. C'est assez deep dans l'ensemble, souvent house, parfois disco, avec un écart psychédélique et une fin new wave. Les morceaux sont parfois mixés ensemble, parfois posés les uns à côtés des autres, c'est décontracté. C'est bien pour se réposer, bien pour l'apéro, pour les fins de soirée très tardives, c'est bien pour travailler, c'est bien pour faire de la musique aussi. La plupart des morceaux sont assez récents, certains ont déjà été peut-être entendus dans le blog, ça rappelera des souvenirs aux lecteurs fidèles; ça sert aussi à ça l'été.


Les titres:

1. (Le Dangereux) Yoni - Intro
2. Force Of Nature - Traderoute
3. Kikiorix - Plastic House (Phonique Mix)
4. Justin Martin - The Fugitive
5. Kid D:ub - Genius (Sasse mix)
6. James Figurine - 55566688833 (Superpitcher & Tobias Thomas Mix)
7. Ajello - I wanna Be Italian Too (Maximilian Skiba mix)
8. Frank Zappa - Canard Du Jour
9. Solvent - My Radio (Extended Mix)
10. Orchestral Manoeuvres In The Dark - Bunker Soldiers

le lien: http://www.mediafire.com/?4umb0mb2slb

edit: on me signale que ce mix est bien aussi pour se sécher après une averse. à essayer chez vous.
edit 2: pour coudre aussi apparemment.

vendredi, avril 27, 2007

Fais péter


Je viens de lire une interview d'Alexkid, un poil complaisante et promotionnelle, mais qui contient une idée qui me trotte dans la tête en ce moment. Il souligne le fait que la musique électronique, même soumise à l'impératif d'être jouée en club, devrait être plus innovante. En effet, il est difficile à mon sens de ne pas partager de ce sentiment de ressemblance d'une grosse partie de la production électronique de club. Quiconque écoute une partie des sorties hebdomadaire, sur beatport par exemple, se doit de constater le nombre de morceaux absolument conventionnels, clones de hits de l'année passée, criblés de tics de production répétitifs, presets de synthés réitérés de maxi en maxi (je pense notamment à tous les remix de Claude VonStroke qui entretiennent à des degrés divers un air de famille avec son tube de 2006), et autres arrangements percussifs tapageurs mais un peu ennuyeux au fond.

il est intéressant de noter certains principes très peu remis en cause: construction par superposition de boucles, stabilité du beat (les breaks tels que celui du Drumtrax de Joakim où le beat ralentit puis réaccèlère soudainement sont peu fréquents dans les cultures techno ou house), combinaison boîte à rythme/synthé quasi immuable (on entend par ci par là un peu de guitare, quelques voix mais rien de significatif). Au fond, malgré la numérisation de la chaîne de traitement du son, on en reste à un système encore assez proche du set-up d'un groupe de synth-pop des années quatre-vingt. On peut considérer ce format comme une contrainte à l'intérieur de laquelle on peut déployer une forme d'expérimentation plus ponctuelle, finesse de la production, des réglages de synthés subtils, sampling, travail progressif sur la texture du son, intégration de voix, recherche du groove parfait, mais il est malgré tout notable que le refus de ces cadres de base signifie presque automatiquement la catégorisation "electronica", et donc un régime d'écoute différent. On sent certains producteurs mal à l'aise dans ce système, par exemple James Holden (extrait de son blog/site perso):

"i got lucky last week, music-wise. thursday, kieran hebden & steve reid totally blew us away - like the best rave-music set ever, and entirely played live. that's live as in: no sequencers, which requires balls.

i left that gig thinking they'd made me want to dance more than any dj i'd seen for years and a bit dispirited about techno which lasted until saturday when dj koze musically slapped some sense into me. he's the best dj of all djs. and also the funniest living german too. and his new song 'all the time' is amazing, beautiful post-techno."

Comme souvent avec son blog, en quelques phrases il fait jaillir pas mal d'idées sur la situation de la musique de club. Il note une relation de cause à effet entre le plaisir pris et l'absence de séquenceur (qui en gros garantit à lui tout seul deux des principes immuables notés précédemment, le système de boucles et la combinaison synthé/boîte à rythme). Il est vrai que le séquenceur, même virtualisé sous forme de logiciel, oriente déjà le genre du morceau et sa structure. Il est rare aujourd'hui d'échapper au système traditionnel intro-beat seul, pause, beat+synthé, répétition avec ajouts progressifs de boucles périphériques, break, montée et reprise du beat-synthé avec un gros synthé qui conclut le tout. Parmi les voies que ne semble pas prendre l'électro de club, il y a donc celle d'un rythme souple, joué de façon live autour duquel on pourrait imaginer le morceau se construire. La popularisation de la norme midi et la façon dont sont conçus la plupart des logiciels de musique (protools, digital performer, traktor, ableton live, logic...) peut expliquer ce constat, sans même évoquer les causes plus sociales de respect des attentes présumées d'un public.

Une autre voie que n'a pas empruntée la musique de club est celle de l'écriture intégrale de la partie mélodique. Si l'on peut concevoir qu'une musique voulant faire danser s'appuie sur un beat répétitif, facile à intégrer pour le public, il n'en va pas forcément de même avec l'idée de thème répétitif au synthé. Si dans certains cas cette répétitivité est combinée à un travail sur le son faisant apparaître une progression, il faut bien admettre que globalement la question n'est pas posée par le producteurs. La proposition d'un Frank Zappa dans Jazz From Hell est finalement restée lettre morte: il s'agit d'un album instrumental, de musique électronique, presque entièrement programmé, à quelques exceptions près. Le beat, quoique soigneusement préparé, est simple, et la partie mélodique est constituée de lignes de synthés qui travaillent le thème du morceau comme un solo de guitare peut travailler un riff, avec de multiples variations et une recherche de la non répétition, produisant ainsi un effet grisant par la virtuosité de l'ensemble. J'ai beau chercher, je ne vois pas trop d'équivalent dans la musique de club récente, il doit y en avoir, mais ça ne me vient pas trop à l'esprit spontanément. Je ne voit que des morceaux où l'idée de progression consiste, je dis ça pour caricaturer, à rejouer le même thème de plus en plus fort. On dira "quelle boucle!".

Forcément, comme dans le cas de James Holden, ça rend un peu triste de se dire ça. Un dj qui jouerait un titre sortant de ce paradigme boucle de synthé/beat répétitif verrait la piste se vider fissa, et ainsi les producteurs ayant l'ambition de faire danser les gens commencent par penser leur morceau dans ce format; c'est le cercle vicieux. On pourrait arguer que la mécanique de la destructuration de ce format commence à prévaloir comme modèle de musique à impact direct sur le public. Un James Holden pousse ses synthés vers des degrés de dissonnance assez conséquents et travaille ses beats jusqu'à un certain niveau d'abstraction, c'est vrai. Je ne sais pas à quel point la remise en cause du format va s'amplifier. Un lecteur malpoli me faisait remarquer que le Phantom de Justice déforme le sample des Goblin pour susciter une forme de dégénérescence jouissive du morceau, mais ça me paraît assez décoratif, cosmétique, comme subversion de la norme musicale. Etant donné l'état des outils technologiques, produie ce type de déformation ne relève pas d'une réflexion sur le genre mais d'un constat d'une certaine forme d'efficacité de certains "trucs" de production. Il suffit de regarder la liste de plug-ins fournis avec Ableton Live, on y trouve par exemple un "beat repeat", qui se charge, moyennant quelques clic rapides, de destructer un sample ou un beat, mimant les procédés qu'obtenaient un groupe comme Autechre il y a dix ans, par un travail profond sur leurs machines pour tenter de les faire fonctionner de manière non-conventionnelle. On trouvera même des fabriquant de plug-ins dédiés spécialement à la production d'outils voués à ce genre de mécanismes: les Destroy FX par exemple.

Je pense qu'il y a là une forme de tension révélatrice d'un certain état de l'electro. Face à la simplification du travail par les solutions logicielles, une ligne de partage se trace entre différentes pratiques: les tenants du tout-machine traditionnelles, tel Vitalic, misant sur une certaine idéologie du travail bien fait, méritoire, les artistes travaillant à l'ordi intégralement pour raffiner le travail sur le son, mais choisissant de rester dans les cadres préexistants, musicalement parlant, tel Random Factor ou Booka Shade, ceux qui sont passés au numérique mais s'imposent des contraintes personnelles pour maintenir leur "patte" personnelle au sein même du set-up, je pense à The Field, qui dans cette interview explique qu'il ne travaille qu'avec un logiciel de 1995 et dans les conditions du live pour produire ses morceaux, et ceux qui essayent de se placer volontairement en avant-garde, avec ce que ça peut impliquer de pose et d'artifice. On pourrait penser à James Holden, bien forcé de communiquer sur une image de franc-tireur nerdy. Il a pu dire par-ci par là qu'il expérimentait avec des programmes comme Max/Msp, environnement de programmation ne déterminant pas nécessairement le format final du morceau. Il est dur de savoir la part de ces expérimentations dans sa production de musique pour club. Dans l'extrait cité il pose comme connue cette catégorie nommée "post-techno", on imagine qu'il s'y voit dedans, sans doute.

Il y a plus à dire sur les chemins que n'a pas pris l'électro populaire au cours de sa constitution, laissant au champ de l'avant garde musicale la liberté de forme, mais là j'ai pas envie.

un petit morceau:


Kieran Hebden & Steve Reid - The Sun Never Sets

James Holden en dit du bien, ça suffit à me donner envie de l'écouter. Il est vrai en plus que de savoir la part d'improvisation dans la méthode de travail du duo explique pas mal le côté jouissif des changement de rythmes à la batterie, des déclenchement intempestifs de samples et de riffs de synthés, finissant par ramener dans un format quasiment free jazz un peu du plaisir que procure un bon gros morceau de techno arrivant à son climax. ça vient du nouvel album, Tongues.

lundi, janvier 22, 2007

De la techno pour tous, tout de suite

Assemblage de remarques diverses, avec plein de liens:


J’ai l’impression qu’une forme de marché étrange est en train d’apparaître autour de l’idée selon laquelle, compte tenu des avancées récentes en matière de logiciel musical, tout le monde aujourd’hui peut prétendre devenir producteur de musique électronique. Le logiciel Ableton Live communique beaucoup autour de cette idée, en essayant de promouvoir leur produit à la fois auprès des débutants et des professionnels: "You can effortlessly shape sounds without being concerned about technical intricacies, but if you like to dig deeper, you will find myriad possibilities for creating unique, personalized sounds" (trouvé sur le site Ableton.com). On retrouve le même discours chez Reason ("Making music should be as easy as powering up a computer, loading up a powerful piece of music software, and getting down to business. And it is"), et chez Mackie, pour le séquenceur Tracktion. Apple propose une solution graduée (Logic et Logic Express) dans le même esprit.

D’autre part, on voit de plus en plus des musiciens semi-professionnels ou professionnels proposer des outils censés faciliter l’accessibilité des techniques de création musicale. Il y a par exemple ce mec, qui vous vend non pas un logiciel mais juste un set pré-préréglé pour utiliser le logiciel Ableton en solution pour Dj sans avoir à effectuer les réglages soi-même. Ou alors celui-là, que vous connaissez peut-être par ses contributions aux compilations Braindance de Rephlex, qui vous invite chez lui pour bouffer des cookies et se faire expliquer le manuel gratuit qui détaille le fonctionnement d'Ableton, moyennant espèces sonnantes et trébuchantes. Encore un peu plus fort: des sons pré-produits par ce qui ressemble à une petite entreprise spécialisée dans le genre. Même topo ici. Il faut vraiment croire que le nombre de personne voulant faire de la techno en cinq minutes est important.

Autre constat: le nombre de concours de remix pour amateur commence à être étonnant. Le site Beatport (sur lequel j'ai acheté le morceau que vous trouverez en bas) propose régulièrement ce genre de compétition aboutissant en général à la publication du morceau gagnant sur le site. En ce moment il propose de remixer un des tubes 2006 du label Get Physical: Les Djinns, de Djuma Soundsystem, qui était, comment dire, mince, euh... pas très très bon. Les frenchies de BlackStrobe font pareil: là.

Tout cela laisse quand même un peu perplexe. Le fait qu’en matière de musique électronique on parle bien de producteurs et non de compositeurs indique ce qui constitue à mon avis l’essentiel de cette activité, le travail sur le son. Les qualités purement musicales d’écriture n’interviennent que dans ce cadre; une brilliante composition ne vaudra pas grand chose si elle n’est jouée qu’avec des sons trop convenus. Or, ce que ces outils semi-amateurs offrent n’apporte aucune aide quand à la compréhension du fonctionnement du son. Une sorte de culture de l’assemblage se dessine par ces pratiques: on glisse-dépose un preset d’instrument virtuel sur une piste, on joue quelques notes, on répète cette opération sur plusieurs pistes et on applique quelques plug-ins de mastering, si possibles très chers, en utilisant encore une fois des réglages préenrigistrés, et zou, le tour est joué. Le pire étant le placage systématique d’effets mal dosés, reverb sans fin, saturation systématique, etc. On pourrait penser que ces simplifications d’utilisation répondent à une nécessité d’attirer des débutants. Je pense que cette idée n’est pas complètement valable, puisque les logiciels ne prennent pas franchement en compte des options pédagogiques, qui permettrait de sortir d’une utilisation strictement productiviste du programme (je pense en particulier aux tutoriels trop succincts d’Ableton). l'idée mise en avant est vraiment la sensation d'une immédiateté dans le processus de création, de la pensée au morceau, il n'y aurait que quelques clics. La tendance technologique en matière de musique assistée par ordinateur est l’intégration: le tout en un, de la composition au mixage final dans un seul et même logiciel. Si l’intéret économique est évident, force est de constater quand dans le domaine de la musique électronique, cette démarche est à peine applicable. Cette musique est pleinement dépendante de la technologie qui la produit, et se subdivise parfois en genre définis par leur relation à un outil précis de création ( on peut penser par exemple au son “acid techno”, tributaire du synthétiseur Roland Tb 303). Dès lors, on pourrait suggérer que le plaisir pris à l’écoute d’un morceau d’electro est souvent réductible à la perception d’une utilisation spécifique de technique de production; on entend souvent chez les amateurs pointus des éloges sur la façon dont la ligne de basse sonne, sur le découpage d’un sample, sur le traitement d’une voix, d’un synthé, etc. Cela ne revient pas à dire qu’il n’y a de plaisir pris que par l’analyse de la musique par un discours de spécialiste, mais plutôt que, même inconsciemment, c’est toujours une qualité infime, très spécifique, qui permet l’adhésion au morceau d’electro. L’electro est un domaine ou l’on valorise la différence minime. On aime qu’un morceau de musique électro dansante satisfasse son contrat d’écoute (en gros: donner envie de se remuer) en y introduisant sa toute petite subversion. Cette plus petite différence possible est le produit d’un travail très spécialisé, qui ne peut s’obtenir que par la maîtrise d’un outil technologique. A mon avis, le jour où l’on écoutera un album entièrement produit dans Reason, ou intégralement produit dans Ableton, n’est pas encore là. Reason interdisant l’ajout de plug-ins extérieurs, et l’enregistrement de sons en direct, se condamne à rendre le programme dépendant d’autres solutions pour obtenir un produit fini: il peut fonctionner en “esclave” pour Ableton, Logic, ProTools, ou autre, dans le cas contraire, le morceau produit devra sans doute de toute façon passer par un autre logiciel pour être mixé; étape souvent négligée par les solutions “tout-en-un”, même si elles offrent des suite de d’outils de mixage et de mastering (à mon avis défaillantes).
Se pose alors la question du coût réel du matériel nécessaire pour produire de la musique électronique de bonne qualité. La partie logicielle peut être obtenue en partie via de copies piratée, mais n’épargne pas l’achat d’un système d’écoute, et d’une carte son permettant le contrôle précis des niveaux. Il s’agirait là vraiment d’une installation minimale; la lecture des dispositifs techniques de tous les producteurs que j’estime me glace parfois le sang: il faut en gros décider de consacrer l’intégralité de ses revenus pour s’acheter des synthétiseurs analogiques, des amplis à tube vintage, des enceintes hors de prix, et autres micros, pré-amplis, plug-ins, tables de mixages… On ne s’étonnera pas de découvrir que certains des meilleurs producteurs exercent le métier d’ingénieur-son en studio pour gagner leur vie (je pense à James Murphy, dont, soit dit en passant, le Sound Of Silver fait d'ores et déjà partie de mes chouchoux pour 2007, et Booka Shade en particulier).

Petite digression:
La musique électronique semble souvent s'appuyer sur une certaine idée de l'amateurisme, du Do-It-Yourself; elle est la culture du home-studio, de l'autodidacte par excellence. Cela étant, un certain degré de professionnalisation semble caractériser les producteurs les plus pointus. Cet article écrit par Richie Hawtin illustre bien l'idée suggérée par Pierre dans un post précédent sur ce blog; la constitution du Dj/producteur en chef de PME; pour viabiliser sa production, terme dont on sent ici un autre sens à développer, il doit produire des concepts, des idées, et organiser le tout de manière exploitable, compréhensible. On pourrait penser que la relation entre producteurs amateurs et professionnels dans le monde de la musique électronique calque celle du monde du spectacle, où la créativité est en partie prise en charge par des bénévoles, ou intermittents dont le coût est pris en charge par la collectivité, et dont les bénéfices sont reversés à ceux qui se constituent en structure économiquement viable. La relation est supposée être à profit mutuel (échange argent/ légitimité), mais on peut se demander si les bénéfices sont comparables. Par exemple, parmi tous les groupes émergents qui contribuent à assoir le prestige du label Kitsuné, combien retirent suffisamment de crédit pour subsister par eux-mêmes? Savent-ils que leur musique est un produit comparable à un textile (la preuve en fin d'article ici)? De fait, la star du label c'est le patron.

Enfin bon, tout ça pour vous dire en fait que produire, mixer et masteriser un morceau de qualité, ça me semble être juste impossible, j'en fais des cauchemars la nuit. La grande démocratisation de la création musicale, c'est pas pour tout de suite, même si on sent des efforts dans ce sens. Les grands producteurs peuvent encore dormir tranquille.

Prenons en particulier l'exemple de Morgan Geist, dans cette interview, il explique (en bas de la page) sa prédilection pour le hardware, contre le software, rendant le mystère de la qualité du son Metro Area un peu plus épais.

La preuve avec ce morceau:

Metro Area - We Also Not

Ce n'est pas une nouveauté, loin de là, mais ce titre n'est pas sur l'album ni sur aucun des maxi de la série "metro area" parus sur Environ, certains ne l'ont donc peut-être pas dans leur collection. Il est sorti en 2002 sur Tigersushi, en face B du disque More GDM vol.3. Pour les amateurs de disco, ce titre sera une vraie bénédiction: l'alliance clap/kick/clochettes constitue une partie rythmique simple mais efficace, déjà orientée vers des textures mélodiques, et les claviers apportent progressivement des accords puis des arpèges (qui renvoient à l'univers de l'italo-disco, cher à morgan geist) qui développent des motifs très courts, empêchant toute mièvrerie dans cette ambiance en effet peu agressive. De quoi étoffer votre répertoire disco/total zob.

lundi, décembre 11, 2006

Des Clicks et Des Cuts

Bonjour à tous, ou bonsoir, c'est selon.

Je me sens d’humeur pédagogue aujourd’hui, tant pis si vous savez déjà tout de ce dont je vais essayer de parler, ravalez votre amour propre, asseyez-vous une minute et prenez des notes; on discutera plus tard.
Un concert auquel j’ai récemment assisté au musée d’art contemporain de Lyon m’a frappé par le type d’écoute qu’il semblait préconiser pour de la musique qualifiée, sur le site du musée, de “abstrakt booty house” (ouais. et encore je vous épargne un jeu typographique). Le producteur était assis dans un fauteuil et le public dans des sièges similaires à ceux d’un cinéma, disposés en gradins. Le nombre de places était relativement restreint, et l’ambiance relativement calme, voire silencieuse. Personne ne parlait à voix haute à son voisin. L’artiste a joué ses productions personnelles, ordonnées selon un principe de gradation dans l’intensité rythmique, durant une heure, jusqu’à atteindre une phase finale pendant laquelle le son proposé était en tout point semblable à ce qu’un dj aurait joué en boîte de nuit. De plus, la configuration de qui était annoncé comme un live avait de quoi surprendre: le musicien invité avait placé à sa droite un lecteur cd hi-tech avec surface tactile pour faciliter la recherche d’un point précis du morceau et permettre d’éventuels scratches, et devant lui, une table de mixage multicanal connectant cette platine au séquenceur hardware posé à sa gauche, et de laquelle sortait le fil d’un casque de dj, qu’il arborait autour de son cou. Une telle configuration n’aurait pas dépareillé dans la cabine d’un nightclub. Ainsi l’essentiel du travail du performeur consistait à ménager des enchaînements entre les morceaux pré-enregistrés sur le cd apporté et les motifs programmées dans son séquenceur, auxquels il n’apportait que des variations mineures en pressant de temps à autre certains boutons. Tout dans sa gestuelle contribuait à évoquer le travail d’un deejay: l’écoute intermittente au casque en n’utilisant une seule oreille, le hochement de tête marquant la pulsation pour s’aider à caler la séquence suivante, et le toucher en finesse des différents potentiomètres de la table de mixage pour régler la superposition des couches sonores de manière équilibrée. Mais cet après-midi là, la seule chose de bien calée fut en réalité son enveloppe corporelle, entre les deux accoudoirs de son fauteuil. Le public ne s’y trompa pas en boudant progressivement, mais massivement, la prestation du jeune producteur.
Une des raisons serait donc à première vue le décalage entre deux modes de consommation de la musique électronique, l'un mobile, le dj mix en club, l'autre statique, le live dans une salle de concert. Par musique électronique, j’entends en fait ce qu’on désigne parfois en anglais “electronic dance music”, par opposition au simple “electronic music”, qui renvoie à toute forme de musique obtenue au moyen de synthèse sonore, par la médiation d’une machine. Ce qui m’intéresse, c’est bien la musique électronique en tant qu’elle est un assemblage, entre autres, d’éléments rythmiques, de travail sur la texture des sons et sur leur timbre, dans le but de satisfaire principalement une écoute sociale de club. Cette spécification renvoie donc aux genres apparus au début des années quatre-vingt, techno, house et electro, pour schématiser. Cette “electronic dance music” comporte deux phases essentielles: la production du son et sa reproduction. La première étape se fait dans le studio du producteur, la seconde en public. Contrairement aux autres musique pop, elle n’est pas immédiatement reproductible par des performeurs, au moyen d’une partition, par exemple. Le public de cette musique électronique n’attend pas d’un artiste venant jouer dans un lieu qu’il produise en direct le son. On sait que cette musique fondée sur un travail de superposition de pistes comme autant de couches de son est presque impossible à recréer en live. Le relais du producteur est donc le disc-jockey, ce qui infléchit l’idée de performance d’ordinaire avancée pour comprendre un concert de musique populaire. Le dj n’est d’ailleur pas nécessairement producteur, et inversement. Les compétences requises varient radicalement: la dextérité virtuose d’un Jeff Mills à la table de mixage est depuis longtemps, à mon sens, la seule qualité que l’on puisse accorder à cet artiste dont l’oreille et le talent de producteur laissent certains sur leur faim (dont moi d'ailleurs). Les critères d'évaluation du producteur et du dj ne se recouvrent donc pas totalement: s'ils sont tous les deux sujets à un étiquettage générique, ils ont des préocuppations aujourd'hui très différentes. En fait, le décalage peut parfois sembler tel que je me demande si les deux activités n’ont pas fini par s’autonomiser.
Dans les messages précédents, j’ai pu un peu expliquer les motifs qui frustrent parfois le plaisir que je peux prendre en allant écouter de la musique électronique: le contexte sociologique très hiérarchisé infléchit mon appréciation du spectacle, le besoin qu’ont les clubs d’une musique impressive et percutante m’abrutit les sens au fil de la soirée, et tout simplement parfois la pauvreté musicale d’artistes érigés en phénomènes au bout de deux remixes punchy et trois maxis mal remplis me gâche la nuit. Toutes les formes de musique électronique dansante ne se prêtent pas de la même façon à l’écoute publique. En effet, et ce n’est qu’une seule façon de comprendre ce problème, les développements récents d’outils technologiques (la norme MIDI en particulier) et de logiciels nouveaux (tels Ableton Live et Traktor), et donc de sous-genres conséquents (clicks’n’cuts, laptop performances, etc), placent les djs face à un dilemme: faut-il tenter de rompre la séparation traditionnelle dj/producteur, quitte à renoncer au prestiges spécifiques de l’activité de dj, ou prendre le risque de désorienter un public aux attentes très précises, en particulier dans les boites de nuit. Bon, dit comme ça, ça ne ressemble pas vraiment à un dilemme, mais c’est parce que j’ai des idées assez arrêtées sur la question: mieux vaut la deuxième option. Mais envisageons malgré tout le point de vue des tenants de la division habituelle:
Un artiste tel que le lyonnais Agoria (c'est le mec qui essaye de sniffer de la mauvaise musique en dessous) possède les deux caquettes: producteur et dj. Pourtant, il ne les mélange pas: son activité de producteur implique un dispositif technologique simple, en gros synthé et ordi, mais absolument pas spectaculaire. Si l’on se fie au texte rédigé dans le livret de son très bon cd mixé, il souscrit pleinement à l’idée selon laquelle c’est la faculté à construire un agencement de sons par l’assemblage de morceaux pressés sur du vinyl qui fonde la consommation publique de musique électronique dansante. Cette faculté implique la maîtrise de paramètres précis: le choix des disques parmi un panel sélectionné à l’avance dans la collection personnelle du dj, selon des critères qui lui sont propres, mélange d’inédits, de classiques, et de perles exhumées, la gestion de la pression à court terme impliquée par la finitude du morceau perçue à travers la progression du diamant de la platine sur les sillons du vinyl, pression renouvelée à chaque transition, ainsi que la capacité à créer dans ces conditions un rythme propre, une progression, voire, selon la terminologie aujourd’hui classique de Laurent Garnier, une “histoire”. Par conséquent, les formes plus récentes de deejaying s’appuyant sur l’utilisation d’un ordinateur portable, le phénomène des “laptop dj”, lui semble être une hérésie, qu’il dénonce avec des accents pathétiques ( “l’art du deejaying est en train de mourir…”), et, surtout, un poil réactionnaire. Le "bon dj" doit rendre sa dépense d’énergie visible, car c’est cela que le public réclame. Une forme d’échange s’instaure symboliquement et garantit l’effet de “communion”, terme très fréquent dans la bouche des clubbers pour décrire un bon souvenir de nuit en boîte. La photo sélectionnée par le magazine Trax en édito du numéro 100, censée résumée l’essence du clubbing, est à ce titre éloquente: on y voit Ricardo Villalobos tendre les bras et serrer des mains dans le public en se penchant par dessus les platines. Un nerd collé à sa souris, ça ne fait pas danser. Ce n'est pas complètement faux, dois-je admettre.

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Ce raisonnement possède sa cohérence mais n’offre pas de place aux musiques de club les plus barrées, dont le travail sur le son répond moins à la primauté du beat comme source de régularité centrale, c’est à dire le pied (/kick/bass drum, appelez-le comme vous le souhaitez), et de variations infimes/infinies(les multiples sons qui gravitent autour de cette pulsation et se renouvellent à chaque disque), qu’à l’exploration des richesses de la synthèse et de la texture du son. Cette deuxième catégorie de musique électronique de club, qui n’est pas incompatible avec le deejaying traditionnel, est néanmoins plus apte à être retranscrite via une performance live, qui implique un ordinateur, pour en direct effectuer le jeu de transformation de la matière sonore. Si de nombreux djs ont adopté le laptop pour complexifier le travail sur le rythme, tels Richie Hawtin qui re-combine une multitudes de boucles tirées de sa bibliothèque musicale, jusqu'à dissoudre totalement l'idée de morceau, peu d'artistes s’aventurent dans le domaine du travail auto-référentiel de texturage du son (via des combinaisons de plug-ins, des coupes, du re-sampling, etc…), dans un cadre de clubbing. La peur d'être planté par son ordi n'est pas une explication suffisante, plus aujourd'hui. Citons néanmoins le beau travail live d'un Henrik Schwarz, d'un James Taylor (de Swayzak), ou encore d'un Matthew Dear. Ce travail me semble aujourd’hui encore être l’apanage des producteurs, et reste souvent étiquetté "live pour salle de concert", quand bien même leur intention reste d’amener les gens sur la piste dansante comme le ferait un dj.
L’idée sous-jacente à ce raisonnement, idée à laquelle intuitivement j’ai envie d’adhérer, est que le producteur se doit de conserver une longueur d’avance sur le deejays pour maintenir sa légitimité, et que le live laptop, quoique naissant et encore mal réglé en tant que pur show, permet au producteur de concilier portabilité et créativité. Le bon producteur ne se contente pas de respecter les règles de sa catégories, il doit créer des morceaux comme autant de défis aux pistes de danse. Défi à la répétitivité, à l’attente d’harmonie, à l’espoir de “uplifting”, terme qui renvoie à la sensation d’euphorie que certains morceaux sont supposés procurer, quitte à avoir recours aux procédés les plus faciles. C'est grosso merdo ce que James Holden exprime sur son site perso, vivement recommandé, soit dit en passant, qu'il se doit se rester innovant, vu la rapidité de propagation de chaque nouvelle technique de production, et donc des habitudes d'écoute. Cela implique tout une autre série de problèmes, en particulier sur la possibilité de rendre perceptible le travail de modulation du son sur l'équipement d'une boîte de nuit, d'ordinaire réglé pour mettre en relief les motifs rythmiques et les basses. Faites l'expérience avec le mp3 posté un peu plus bas: la différence entre une écoute sur vos enceintes et une écoute au casque est déjà criante. Cela permet de mieux comprendre la relative lenteur de l'évolution des musiques de club. Les musiciens sont malgré tout contraints à cantonner leur travail à des domaines facilement audibles: mélodie, rythme. Il y a pourtant tant à faire... Cela dit, ça bouge quand même: ce site propose une chose à mon sens inédite: des morceaux déjà arrangés pour être intégrés à un logiciel de mix sur ordinateur portable, preuve que le milieu enregistre malgré tout le changement du marché (le fait que le mix laptop rende la chose incroyablement plus facile et donc permette à beaucoup plus de personnes de revendiquer le titre de dj, et donc tout le lustre impliqué, n'y est sans doute pas étranger...).
Pour mieux illustrer cette conception un peu héroïque du musicien, voilà un morceau extrait du mini-album de James Holden, The Idiots Are Winning, tout un programme, que vous pouvez même acheter à la fnac pour 13,50, et dans des magasins de disque aussi, je pense.
Il y ménage certains des lieux communs qui génèrent l'uplifting pour mieux prouver l’efficacité de son travail sur la texture du son:

James Holden - Idiot

fakeholden0pl.jpg

James Holden semble vraiment parti dans une direction assez folle (le mec à gauche sur la photo, c'est lui. cqfd), sa musique devient de plus en plus unique. Son premier hit avait déjà apporté un coup de frais, et recueilli des éloges unanimes, fait assez rare dans le milieu très segmenté de l'electro. Dans le numéro 99 de Trax, Agoria le présente comme son producteur actuel préféré, pour une raison très simple: il aurait révolutionné l'utilisation des plug-ins en electro. Il est vrai que dans les morceaux de James Holden ce qui est donné à écouter c'est le processus de traitement du son comme mouvement dynamique. Son refus d'étoffer la partie rythmique est dans ce morceau flagrant: un pied combiné avec des claps, c'est tout ce dont il a besoin pour bâtir sept minutes trente de musique dansante. A côté de ça, deux motifs joués au synthé vont être réitérés sans relâche en passant par toutes sortes de filtres jusqu'à atteindre le climax très psychédélique du morceau. Holden en modifie la fréquence d'échantillonage, faisant apparaître de nouvelles harmoniques progressivement, en modifie la résolution en bit, traite ces synthés comme des samples qu'il coupe, inverse, dédouble, décale, dont il altère le pitch, le timbre, l'enveloppe, jusqu'à donner une impression de démultiplication anarchique, avant de laisser le morceau retomber tranquillement.

Et l'album contient au moins quatre autres pistes au moins aussi bêtement jouissives. Un joli cadeau de Noël à écouter en famille.

Allez salut

jojo